Je n’ai pas de nom.

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Je n’ai pas de nom.

Je n’ai pas de nom.  Nous autres, nous sommes des solitaires, et il faut que je me débrouille seule.  Face à la faim, face au froid, face à la soif.  Je suis jeune, je devrais être forte.   Mais j’ai dû manger quelque chose de mauvais, dans des déchets.  Depuis des semaines je suis malade, je ne peux rien avaler.  J’ai beaucoup maigri.  Je suis très faible.   J’ai voulu traverser ce banc de neige, mais là je suis prise, je n’arrive pas à en sortir.  Le froid est si intense…   Dans quelques heures ma vie va se terminer, mais je n’en peux plus.   Il y a deux personnes qui passent à côté de moi, ils ne m’ont pas vue.  Il faut se méfier des humains, je le sais.  Mais si c’était ma dernière chance?  Ils vont partir.  Alors je fais quelque chose d’incroyable : j’appelle à l’aide.

 

Demain c’est congé.  Benoît et Isabelle sortent de leur appartement de la rue Elgar.  Ils vont chez des amis, ils sont d’humeur festive : la soirée va être agréable.   Isabelle s’est habillée pour l’occasion, mais il y a ce banc de neige qu’il faut traverser : les joies de l’hiver!  Pour sauver leurs bas de pantalons, ils décident de le contourner.  Tout occupés qu’ils sont à regarder où ils mettent les pieds, ils entendent à peine la première plainte.

-As-tu entendu quelque chose?  On aurait dit un bébé!
-Non, je n’ai rien entendu.  Fais attention, tu vas glisser!

-Attends!  Écoute!

Une plainte.  Faible mais forte à la fois.  Ils s’arrêtent.  Une autre plainte.  Ils cherchent, en s’orientant au son.  Enfin ils la voient : elle est toute petite, noire et blanche, prise dans la neige bien tassée par la charrue.  Quand ils essaient de l’attraper, elle se défend.  Elle est sauvage.  Mais elle sait qu’elle a besoin d’aide, que sans eux, elle va mourir.  Alors elle ferme les yeux et fait le grand saut : elle se laisse prendre.

Elle est tellement petite qu’ils pensent que c’est un chaton.  Au diable les bas de pantalons et le souper chez les amis!  Benoît l’enfouit dans son manteau, et ils rentrent chez eux.  Isabelle l’installe au chaud, pendant qu’il court chercher à manger pour celle qu’ils appellent déjà Ti-Mine.  De bons soins à la maison vont sans doute la remettre sur pattes.  Mais Ti-Mine n’arrive pas à manger.  Alors elle dort.  Pendant trois jours, elle ne bouge pas, ne mange pas.  Elle va de mal en pis.

Il va falloir l’emmener chez la vétérinaire.  Isabelle et Benoît sont inquiets : ils se sont déjà attachés à cette petite créature sauvage qui se bat pour sa vie.  Leurs revenus sont modestes, mais ils veulent essayer de la sauver.  Alors un matin, ils mettent Ti-Mine dans un transporteur, et c’est le départ en voiture pour la clinique.

Ti-Mine est examinée.  Elle est tellement faible qu’elle se laisse faire.  Le transport en voiture a eu raison de sa logique de chat.  Comment peut-elle se retrouver dans cet engin si dangereux?  Elle ne comprend pas ou elle est, toutes ces tables en acier, une aiguille, une prise de sang, on la tient, on la manipule, on la tâte.  On discute.  Mais elle ressent quelque chose d’étrange, de surprenant.  Elle ne sait pas ce que c’est, mais elle est rassurée.

La vétérinaire pose son diagnostic : c’est une femelle, d’à peu près deux ans.  Elle n’est pas stérilisée, c’est une errante.  Elle devrait peser 8 livres, la balance indique 3.2 livres.  C’est un squelette avec de la peau dessus, très déshydratée.  Et il y a quelque chose dans son ventre, quelque chose qui ne devrait pas être là.  Si on arrive à la stabiliser, il va falloir l’opérer.  On parle d’euthanasie.  On parle d’argent, aussi.

Isabelle ne peut pas.  Elle ne peut se résoudre à la laisser aller.  Elle est convaincante, et la vétérinaire accepte.  Prise de sang : les résultats sont épouvantables.  Ti-Mine est très anémique, et extrêmement déshydratée.    Ses reins ne travaillent plus bien.  Sa radiographie montre une obstruction intestinale, ce qui confirme la nécessité d’aller en chirurgie.  Sa température est à la baisse, et elle commence à convulser.   Elle est mise en soins intensifs, réchauffée, perfusée, et sur antibiotiques.  On veut juste remonter assez sa pression artérielle pour pouvoir l’anesthésier et la passer en salle de chirurgie.

C’est le branlebas de combat.  À la clinique, on demande à une autre technicienne de venir aider.           Ti-mine, aux soins intensifs, commence à réagir un peu.  Elle reçoit toutes sortes de drogues dans son intraveineuse.  Et on lui a posé un timbre de morphine.  Pour la première fois depuis des semaines, sa douleur commence à s’estomper.   Après quelques heures, sa pression artérielle remonte, elle est consciente à nouveau.  Elle ouvre même les yeux.  Ils sont jaunes.  C’est la première fois qu’on aperçoit ces deux boules d’or.

Enfin, la vétérinaire la trouve assez stable pour passer en salle de chirurgie.  C’est risqué,  il va falloir travailler le plus vite possible.

Ça y est : ti-Mine est anesthésiée, couchée sur le dos, rasée, préparée pour la chirurgie.  Une première incision pour ouvrir le ventre, on inspecte l’intérieur.  Il y a quelque chose de bloqué dans le petit intestin. C’est un sac poubelle!  Il faudra enlever une partie de l’intestin, recoudre tout ça ensemble.  Sa pression est stable pendant toute l’anesthésie, tous ses paramètres vitaux sont bons, à la grande surprise de la vétérinaire.

Ti-Mine a réussi, elle est en salle de réveil.  Elle est passée à travers une intervention majeure.  Dix minutes après, elle mange déjà.  À la clinique, plus personne ne parle.  Tout le monde est ému devant tant de courage et de ténacité.

Une lente progression sur le chemin de la guérison s’ensuit.  Au cinquième jour, Ti-Mine obtient son congé.  Elle a un foyer, maintenant.  Isabelle et Benoît vont l’adopter.  Pour elle, c’est la fin de la souffrance et de la misère.  Mais elle n’a pas dit son dernier mot!  Il faudra plusieurs semaines pour que Benoît puisse l’approcher sans craindre pour ses mains…

Commence alors une levée de fonds : des boîtes de collecte sont placées à la quincaillerie locale, où travaille le couple, ainsi qu’à la clinique vétérinaire.  Un site est créé où tout le monde peut faire des dons.  On mobilise les amis Facebook, on fait des affiches.  Tout le monde y met du sien.  En peu de temps, la facture, modérée par la clinique, sera presque payée.

Ainsi, grâce au courage d’une petite chatte qui a osé demander de l’aide, à un jeune couple débrouillard  qui a le cœur sur la main, à des professionnels dévoués ainsi qu’à la générosité des gens de l’Île des Sœurs, nous avons pu vous raconter une histoire qui se termine bien.  C’est juste une histoire de chat, oui.  Mais elle devrait nous rappeler que la confiance, l’empathie, le don de soi, la générosité et le courage sont des valeurs qui nous représentent, et qu’elles font du bien à tous.

Ti-Mine s’est maintenant un peu civilisée, ce qui revient à dire qu’Isabelle et Benoît vivent chez elle maintenant…  Elle retourne à la clinique mercredi prochain pour y être stérilisée.  Nous lui souhaitons tous bonne chance, prompt rétablissement et longue vie heureuse!

Ti-Mine

Collaboration spéciale

Dr Isabelle de Han,
Clinique vétérinaire Île des Sœurs,

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